Les racines portent aussi des épines
Descendante de la royauté d'Abomey, Mafoya Glèlè Kakaï est née avec un héritage et une responsabilité. Ici se raconte son parcours, de l'héritage à l'éclosion.
Je suis née le 15 juillet 1996 à Cotonou, au Bénin. Je porte le nom Glèlè, celui d'une famille royale dont mon père, le poète Louis Mesmin Glèlè, a exploré l'héritage dans son œuvre toute sa vie. C'est un héritage que j'explore à mon tour, à ma façon, en me penchant plus sur les femmes qui l'ont nourrie.
Enfant, je n'avais pas encore de mots pour ce que j'étais. Mais j'avais les mains. Je dessinais sans relâche, je fabriquais des marionnettes en pagne et en petits chiffons, je mélangeais de la craie pour faire de la peinture. Je construisais des mondes avec ce que j'avais.
Mon père m'a appris que les mots peuvent rassembler. Quand il finissait d'écrire un poème, il nous faisait asseoir, toute la famille, pour le lire à voix haute et recueillir nos appréciations. Mon frère et moi étions très jeunes. Mais il nous demandait quand même. Ce geste m'a profondément marquée. Il m'a appris que la création n'est pas solitaire, qu'elle appelle le cercle, le partage, la présence des autres.
C'est en 2018 que je réalise mes premières toiles. Mais l'art était déjà là depuis longtemps, dans mes mains d'enfant, dans les poèmes de mon père, dans cette façon d'habiter le monde de façon différente et de chercher sans cesse un langage pour le dire. Aujourd'hui je suis peintresse, poétesse, performeuse, sculptrice.
Ma pratique s'est déplacée, d'un regard vers les autres femmes vers un regard vers moi-même. Je travaille depuis mon expérience, mon corps, ma neurologie, mon héritage. J'ai créé un alter ego qui traverse mon univers pictural, la version de moi qui n'a pas appris à se cacher. C'est elle que je cherche à faire exister, toile après toile, poème après poème, performance après performance.
La curation s'est imposée à moi par urgence, l'urgence d'une femme qui avait des choses à dire sur le monde et qui cherchait un espace à la hauteur de ce qu'elle voulait dire. Avant la curation, il y avait la poésie. Celle que mon père écrivait et que j'ai apprise en le regardant faire. Celle d'Audre Lorde, qui m'a appris que la parole des femmes noires est un acte de survie.
La littérature m'a construite avant que la curation ne m'offre un autre langage, plus collectif, plus spatial, capable de rassembler des voix que je ne pouvais pas porter seule. Je me définis comme une griotte qui rassemble et une araignée qui tisse entre les œuvres, entre les artistes, entre les voix, une toile, un récit, une trame de sens. Je curate depuis un corps situé, un corps de femme ouest-africaine qui connaît de l'intérieur ce dont elle parle.